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Accueil Page mise à jour le 30/08/2011

Le point de vue du Pr Debabar Banerji (Inde)

Extrait de SLV n° 93 de mars 1991

Imposition des programmes de vaccination aux pays du Sud : un cas de totalitarisme technologique

À Alma Ata en 1978, les peuples opprimés du monde ont marqué un point historique en matière de santé publique.

La Déclaration d'Alma Ata préconisait une nouvelle approche qui visait à fournir des services de santé intégrés à toutes les catégories de population du monde entier. Sa spécificité consistait à recommander la formation de systèmes de services de santé qui soient élaborés à partir des populations plutôt que des programmes technologiques « pré-emballés ». La capacité des populations à faire face à leurs problèmes de santé constitue l'ancre de salut des services de santé ; ceux-ci doivent contribuer à promouvoir l'autonomie des communautés ; ils doivent être placés sous le contrôle social et doivent être un des volets d'une action intersectorielle plus large dans le domaine de la santé.

Comme on pouvait s'y attendre, la réaction des pays riches à cette téméraire déclaration d'indépendance de la part des pays pauvres a été cinglante et immédiate. Revenant à leur approche condescendante, technocentrique et créatrice de dépendance, ils ont proposé ce qu'ils ont appelé les « Soins de Santé Primaires Sélectifs », ce qui est contradictoire dans les termes mêmes.

Bien que cette idée manquât visiblement de bases scientifiques elle reçut l'appui immédiat de l'UNICEF qui enchaîna avec le lancement de ce qu'elle appela « la Révolution pour la Survie de l'Enfant », concentrant ses efforts sur le contrôle de la croissance, la réhydratation orale, l'allaitement maternel et la vaccination (programme GOBI en anglais) ; plus tard on ajouta des programmes de nutrition, de limitation des naissances et d'alphabétisation des femmes, ce qui donna GOBI-FFF.

Un engouement international

Le fait que l'une des publications les plus éminentes au monde, le New England Journal of Medicine, ait décidé de publier un article sur les soins de santé primaires sélectifs doit être souligné, alors que ce programme manquait à un point incroyable de bases scientifiques élémentaires.
L'OMS et l'UNICEF étaient faites pour encaisser l'afflux de bonne volonté qu'elles avaient gagné auprès des populations pauvres du monde et s'en sont servi pour faire la promotion de ce programme de soins de santé primaires sélectifs : un bon exemple de la manière dont le savoir est dévoyé pour servir les intérêts de la classe dominante.
De nombreux spécialistes éminents venus de différentes parties du monde ont exprimé leur profonde inquiétude vis-à-vis de cette tentative flagrante de faire marche arrière par rapport aux accords d'Alma Ata : un groupe de 40 spécialistes en santé publique, réuni à Anvers à l'Institut de Médecine Tropicale en 1985 s'est déclaré résolument opposé à une approche sélective. À la suite de cette  déclaration la revue Social Science in Medicine a publié un numéro spécial sur ces soins de santé primaires (n" 9, vol. 26, 1988), soulevant d'importantes interrogations quant à la valeur (solidité) d'une approche sélective.
En dépit de cela, inébranlable, l'OMS se joignit à l'UNICEF pour devenir même encore plus « sélective » dans son approche en transformant son précédent Programme Elargi de Vaccinations en un programme global avec échéance fixe (1990) qui vise à contrôler six maladies contre lesquelles un vaccin existe – diphtérie, tétanos, coqueluche, poliomyélite, rougeole et tuberculose – voire même à les éradiquer totalement de la surface du globe.
Bien sûr l'Assemblée Mondiate de la Santé adopta une résolution l'engageant à soutenir un programme pour l'éradication de la poliomyélite (OMS 1987). C'est le comble de l'ironie que ce soit précisément les deux organismes qui ont sponsorisé la Conférence d'Alma Ata qui soient devenus de tels supporters fanatiques de campagnes de masses ciblées. Elles n'ont commodément tenu aucun compte des leçons à tirer des précédentes campagnes de masse des années 1950 et 1960.

Imposer le programme aux populations

Il est surprenant que des critiques aussi puissantes et persistantes, fondées sur une analyse scientifique, n'aient fait aucune impression aux décideurs.
L'UNICEF a mis en place une battue publicitaire massive afin de « lancer » le produit « social » de la survie des enfants. Le marketing social devint le symbole de ce programme (...).
L'initiative conjointe de l'UNICEF et de l'OMS, lesquelles bénéficiaient de l'appui de certains pays du Nord et d'agences de volontaires telles que la Fondation Rockfeller et le Rotary International, présentait les caractéristiques inquiétantes que voici :

  1. Ce programme avait été imposé aux peuples du Sud par le Nord. Ceci constitue une violation criante de la Déclaration d'Alma Ata.
  2. Ce programme est de caractère technocentrique. Son postulat de départ est que l'application de la technologie vaccinale, y compris celle qui relève de la biotechnologie, va « sauver la vie » de beaucoup d'enfants dans le tiers-monde même s'ils sont obligés ensuite de vivre dans les conditions les plus dégradantes sur le plan écologique.
  3. Ce programme engendre la dépendance et, par cela même, ligote les populations. Les pays du Sud sont à la merci du Nord pour les approvisionnements de certains vaccins et des équipements de chaînes de froid, ainsi que pour l'allocation des financements.
  4. Le programme a été lancé sans que l'ampleur des problèmes posés par ces six maladies ait seulement été vérifiée. Voici un exemple incroyable de la manière dont des organisations internationales hautement respectées font des déclarations tonitruantes sans avoir une quantité minimale de données de base. Il s'agit là de « fabrication » des problèmes par le Nord de façon à les faire « coller » avec les choix qui sont faits d'imposer au Sud un programme technocentrique, facteur de dépendance.
  5. Un tel programme est pire qu'une campagne de masse à objectif unique, parce que l'ensemble de l'infrastructure de santé est mobilisée pour atteindre l'objectif limité dans le temps (1990). Ce qui implique qu'une pression sera exercée sur les agents de santé pour atteindre le but qui leur est assigné. Très curieusement c'est dans les régions où il y a un taux élevé de morbidité et de mortalité assortis de services de santé déficients que l'on constatera une tendance à gonfler les résultats et à pratiquer les vaccinations au détriment des autres activités y compris les autres mesures de santé vers les mères et les enfants.
  6. II est probable qu'à cause de ces défauts évidents il y a eu une tendance à proclamer son succès de manière complètement fausse et non fondée. Le rapport de l'UNICEF sur l'état des Enfants du Monde (Grant 1983) ainsi que la Journée de l'OMS pour la Vaccination (Mahler 1987) en fournissent des exemples très troublants. Il va presque de soi que de telles manœuvres en induisent d'autres pour que toute information non favorable soit supprimée et que se produise une déformation de l'information et même une complaisance à une désinformation grossière.

L'Inde étant le pays qui recense le plus grand nombre d'enfants nécessiteux a accueilli à bras ouverts une telle proposition. Un Corps Expéditionnaire a arrêté les détails d'un Programme de Vaccination Universelle (UIP) qui était censé devenir un « mémorial vivant à notre feu Premier ministre Indira Gandhi ». À l'image de la tendance à la mise en scène pratiquée au niveau international, cette Task Force fit également des déclarations non fondées sur le rapport coût-efficacité du Programme de Vaccination Universelle. Un prompt soutien lui a été accordé de la part de la Commission au Plan. Le Comité Consultatif Scientifique du Premier ministre a mis sur pied une Mission Technologique Spéciale sur la Vaccination (GOI 1988).

L'Inde a fait un pas de plus dans le domaine de la « vaccinologie » avec la mise en place du Projet d'Action pour la Vaccination Indo-US (GOI 1987). Dans leur zèle à mettre en avant l'importance des vaccins, certains biotechnologistes, peu au courant et mal informés de la situation épidémiologique de l'Inde, inconsciemment ou parce qu'ils ne pouvaient pas faire autrement, ont littéralement monté de toutes pièces l'importance pour la santé publique de certaines maladies de façon à créer un marché pour les vaccins, prétendnat que l'hépatite infectieuse, la rougeole, les oreillons, la rubéole sont des problèmes à traiter en priorité. Le fait qu'on puisse ainsi manipuler les faits à un tel point pose un grave problème d'ordre national. C'est un grave signal de danger.

La mise en place du Programme de Vaccination Universelle représentait un travail gigantesque. Au cours des cinq années de ce programme, à partir d'avril 1985, il fallait vacciner plus de 90 millions de femmes enceintes et 83 millions d'enfants, répartis dans plus de 575 000 villages, villes et agglomérations d'un pays immense (Sokhey, 1988 : 9).

De mauvaises surprises...

Vers l'échéance du PVU, l'OMS, l'UNICEF et le gouvernement indien se sont unis pour sponsoriser une Évaluation Nationale du Programme de Vaccination en Inde (Gupta et Murali, 1989) qui devait être réalisée par l'Institut National de la Santé et de la Protection Familiale de New Delhi. II est évident qu'une telle évaluation est subordonnée dans une certaine mesure aux droits acquis des sponsors. Malgré tout, à sa sortie l'évaluation contient des données qui font plus que confirmer les pressentiments des spécialistes réunis à Anvers vis-à-vis de ce Programme de Vaccination Universelle.
Voici seulement une partie des « perles » qu'on y lit :

« 47 morts dues aux vaccinations se sont produites en deux années seulement (1987 et 1988) sur les cinq que dure le Programme (Gupta et Murali, 1989 :116-117). » 

À l'évidence,  cette hécatombe s'aggravera encore pour la durée totale du programme ; elle serait de plus encore plus importante si tous les États étaient pris en compte ; il existe par ailleurs un risque très réel que de l'information gênante ait été supprimée. Sans même aller plus à fond dans ces considérations, le fait est que le PVU est responsable du décès d'au moins47 enfants en 1987 et 1988 sur une fraction seulement des États. Ceux-ci ne seraient pas morts, sans cela.

Qui doit être tenu responsable de la mort de ces enfants innocents ? Qui a le droit de les faire mourir sous prétexte qu'ils « sauvent » la vie d'autres enfants ? II s'agit ici d'une violation grossière des droits de l'homme. C'est de loin le problème moral et éthique le plus grave posé par le programme de vaccinations, auquel les autorités ne font pas face. Serait-ce parce que dans le Sud les vies sont en surnombre ? Est-ce qu'il aurait été possible de « faire avec » tous ces morts dans le Nord ? Ce fait à lui seul condamne le Programme Universel de Vaccinations dans son ensemble ainsi que ceux qui le soutiennent.

Le problème n'est pas qu'il n'aurait pas fallu vacciner du tout. Le problème est comment il aurait fallu le faire. Tout aurait été très différent si les vaccinations avaient fait partie d'une dynamique volontaire émanant des mères pour protéger leurs enfants, faisant partie de leur propre stratégie élargie à la survie des enfants; alors il se serait agit d'une concrétisation de la déclaration d'Alma Ata.

L'évaluation du Programme a aussi mis à jour des données fondamentales en ce qui concerne la couverture obtenue par le PVU, qui à elles seules prouvent qu'il a été un échec désastreux.

Rapport coût-efficacité : la catastrophe

Dans les États qui rassemblent plus de la moitié de la population nationale, la couverture vaccinale varie entre moins d'un cinquième et un tiers des objectifs initiaux (Gupta et Murali : 87-89). Même si les vaccins étaient efficaces au moment de l'inoculation et procuraient une bonne protection, la couverture montre qu'un grand nombre d'enfants sont restés non protégés. Par ironie il s'agit précisément des États les plus pauvres, dans lesquels les taux de morbidité et de mortalité sont très élevés. En conséquence, l'échec du PVU est encore plus criant précisément dans les États où l'incidence des six maladies est probablement relativement la plus forte. Les États dans lesquels la couverture est relativement meilleure sont ceux qui présentent de faibles taux de morbidité et de mortalité infantile : comment un tel programme qui, de plus, coûte 250 millions de dollars US, peut-il être déclaré le programme le plus efficace et le moins onéreux qui ait jamais existé de mémoire d'homme (GOI 1983:1) ?

L'Évaluation Nationale a mis le doigt sur de nombreux autres défauts. Il n'est peut-être pas nécessaire d'en  faire l'inventaire ici. Un seul exemple peut donner un aperçu de ce qu'est le Programme de Vaccination Universelle : il s'est avéré que 20 à 30 % des cas de poliomyélite découverts dans les hôpitaux s'étaient produits chez des sujets complètement vaccinés par le vaccin polio.

L'expérience de l'Inde avec le Programme de Vaccination Universelle fournit assez de données pour qu'on puisse se faire une idée de la façon dont est mise en œuvre dans la plupart des autres pays du monde cette entreprise hasardeuse, mal conçue et globalement dénuée d'imagination (tels le Bangladesh, le Népal, l'Afghanistan, le Soudan, la Somalie, le Tchad, Haïti, la République Dominicaine).
Ces pays ont un tissu politique encore plus faible et des infrastructures encore plus déficientes en matière de services de santé.

Il est choquant de constater que, même dans la huitième décennie de ce siècle, une collusion avide de courtiers des puissances nationales et internationales a pu imposer sa volonté à des centaines de millions d'êtres humains qui vivent dans les pays pauvres – et a pu faire oublier tout ce qui s'est décidé à Alma Ata en 1978. Pour les pauvres la lutte pour la santé est en cours et elle est écrasante.

Politiques de totalitarisme technologique

Chacun peut donc constater l'existence d'un engrenage dangereusement troublant, bien évidemment effrayant, de désinformation, de déformation des faits et de propagande de bas étage aux fins de vendre le programme de vaccinations, à la fois globalement et en Inde : c'est ainsi que l'on soutient que les soins sélectifs sont rentables, sur la base de données très discutables ; que l'on fait des estimations enflées sur la morbidité et la mortalité imputables aux six maladies ; qu'on procède à des affirmations exagérant l'efficacité des vaccins ; qu'on ignore les questions épidémiologiques, biologiques et administratives fondamentales pour la mise en œuvre du programme ; qu'on effectue un monitoring et une surveillance insuffisants, freinant ou même empêchant l'accès aux informations existantes ; et qu'on se livre à une propagande mensongère en proclamant le succès du programme.

Voici précisément bon nombre des éléments-clés des systèmes totalitaires !

Ce survol de la manière dont est « vendu » le programme de vaccination en Inde fournit un exemple terrifiant de l'existence d'une coalition de scientifiques, de bureaucrates, de dirigeants politiques et de leurs mentors à l'étranger, laquelle a invoqué la cause émouvante de la triste situation des enfants dans les pays pauvres afin de construire un programme lourd, monolithique et « totalitaire ».

On pourrait croire qu'il y a comme une pointe de déterminisme dans l'essort et la chute du PVU : ceux-ci concordèrent très parfaitement avec les prévisions faites en 1986 (Banerji, 1986) :

« La structuration actuelle du pouvoir mondial et national fait que les peuples opprimés du monde devront encore payer un lourd tribut à leurs bourreaux. Ce sera encore une fois aux populations d'apporter la preuve que leurs tortionnaires ont tort, avant que ceux-ci ne soient contraints d'abandonner leurs funestes programmes. »

Il faut souligner que la protection des enfants est en soi un acte médical très souhaitable qui devrait incontestablement faire partie des mesures de santé primaires. Il s'agit de tout autre chose que d'invoquer la cause des enfants par la voix conjuguée d'intérêts politiques, dominés par une optique de marché, et de quelques bonnes volontés un peu simplistes des pays riches dans le but d'imposer à un pays un programme de vaccination technocentrique prioritaire sur tout le reste, à but sélectif limité dans le temps.

Ce n'est pas la première fois qu'un pays du tiers monde comme l'Inde est victime d'une telle agression « totalitaire ». Il existe des exemples passés d'interventions manipulatrices du même ordre : le programme de planification familiale (Damerath, 1976) et le  programme anti-malaria (Cleaver, 1976) en sont deux exemples frappants. L'Assemblée Mondiale de la Santé a déjà donné mandat à l'OMS pour le lancement d'une campagne universelle d'éradiction de la poliomyélite*. Il existe déjà un mouvement tendant à promouvoir des programmes tout aussi mal conçus et mal préparés que ceux dont nous venons de parler, cette fois contre les infections respiratoires aiguës (QMS, 1987) et contre les maladies diarrhéiques (QMS et UNICEF, 1985).

* « Soit dit en passant, le National Review (Comité d'évaluation) Indien a révélé que 20 à 30 % des cas de poliomyélite détectés avaient reçu une série complète de vaccination contre la polio ! L'Organisation Mondiale de la Santé devrait être poursuivie en justice pour charlatanisme en matière de santé publique ! »
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Avec les miettes... le mépris

Dans l'immoral et anti-éthique contexte actuel de la division Nord/Sud, basé sur des termes d'échange inégaux, tout se passe comme si, en imposant au Sud de tels programmes, le Nord rendait au Sud une petite fraction de ce qu'il lui a pillé et, ajoutant l'insulte à la blessure, semblait lui dire avec condescendance :

« Nous voici, avec notre technologie magique, nous disposons d'une arme magique pour vous débarasser de vos problèmes de santé. Qu'est-ce que ça peut bien faire que vous soyez obligés de vivre dans des conditions dégradantes de pauvreté, d'illettrisme, d'exploitation et d'injustice sociale ? Après tout, vous et vos enfants êtes vivants ! Voyez comme nous avons fait augmenter votre espérance de vie ! »

Les peuples du Sud doivent apprendre à voir clair dans les machinations commerciales et les forces qui les manipulent, afin de prendre les mesures nécessaires pour redresser la situation. Des tentatives seront faites pour les éblouir avec la technologie avancée. Le problème n'est pas de rejeter toute technologie, mais de voir clair dans les dangers inhérents aux puissances commerciales tant au Nord qu'au Sud et de s'assurer que des efforts concertés sont entrepris pour promouvoir l'autonomie ainsi que pour subordonner la technologie aux besoins des populations, comme cela est stipulé dans la Déclaration d'Alma Ata. »

  Un article plus détaillé sur ce même thème a été publié dans The Economical and Political Weekly, avril 1990, sous le titre « Politiques de programmes vaccinaux ».
  Le même sous un autre titre « Faillite du Programme de Vaccination – conséquences d'une approche totalitaire » paru dans The International Journal of Health Services, Grovingen, et dans Health Politic and Planning, London.

           Pr Banerji, à Toes (USA), juillet 1990. Houston


Manipulation et contrôle de l'information

II est nécessaire de comprendre pourquoi il y eut tant de problèmes dans la mise en œuvre du « contrôle, de l'évaluation et de la surveillance » par la Mission Technologique pour la Vaccination.
 Parce que les données épidémiologiques de base sur les six maladies étaient virtuellement inexistantes, on ne se posa même pas la question de mesurer l'impact épidémiologique direct du Programme de Vaccination Universelle.
D'autre part, si elle avait eu des compétences appropriées en épidémiologie, la Mission Technologique aurait au moins pu redresser la situation en utilisant des modèles épidémétriques. Au contraire, on décida de mener ce qui fut appelé une « surveillance sentinelle » dans des centres médicaux sélectionnés du pays (Sokhey, 1988). Évidemment, dans le meilleur des cas, les informations recueillies dans de tels centres sont d'une valeur très limitée. Toutefois, même ces informations limitées ne purent être obtenues de manière systématique parce qu'un grand nombre de centres n'avaient tout simplement pas de système de recensement valable.

Une évaluation indépendante (Banerji, 1989) a fait apparaître qu'il existait de sérieuses défaillances dans l'évaluation systématique interne, dans le contrôle du fonctionnement de la chaîne du froid et dans les enquêtes d'évaluation des vaccinations. Le ministère indien de la Santé et de la Famille a présenté des données limitées concernant 93 enquêtes d'évaluation ayant eu lieu dans des régions sélectionnées (et non spécifiées), en 1987 (Sokhey, 1988:29). C'est en se fondant sur des bases aussi fragiles qu'il a proclamé « des progrès impressionnants dans les régions (non spécifiées) concernées » (p. 29),  car « plus d'un cinquième (20/93) des régions étudiées en 1987 enregistrait des taux de couverture de 73 % ou plus pour trois doses de DTC (dipthérie-tétanos-coqueluche) et d'OPV (vaccin polio oral) ; plus de la moitié des régions (31/93) rapportaient des taux de couverture de 30 à 74 % » (p. 29).

Comment peuvent-ils parler de progrès impressionnants à partir de données ne concernant que des régions sélectionnées alors qu'ils ont eux-mêmes fixé le chiffre de 83 % pour que soit atteinte « l'immunité de groupe » dans la communauté ?
Les tentatives faites pour dissimuler l'information concernant les résultats de routine étaient encore plus pathétiques.
Par exemple, le rapport annuel du ministère indien de la Santé et de la Famille pour 1988-89 (GOI,  1989:208-10) donne les chiffres des résultats et des objectifs de l'année pour le pays tout entier en ce qui concerne le tétanos, le DTCoq., la polio, le BCG et la rougeole, sans se soucier de donner le détail en termes de nombre de doses de DTCoq et polio selon les états ou les districts.
Jusqu'à ce que je fasse partie du Comité National d'Évaluation des Vaccinations (indépendant) en juillet 1989, je me suis heurté à un mur de silence chaque fois que j'ai tenté d'obtenir la répartition détaillée ou les conclusions de l'Évaluation Nationale interne de 1987, conduite par les ministères de la Santé et de la Famille réunis, qui couvraient les districts de Bharuch (Gujarat) (Sokhey, 1987 a), Sagar (Madhya Pradesh) (Sokhey, 1987 b), Kota (Rajastan) (Sokhey, 1987 c) et Thane (Maharasthra) (Sokhey, 1987 d).

D'assez faibles performances

Ironiquement, des études de grande envergure réalisées systématiquement par un Comité National Indépendant pour l'Évaluation, sur la base de l'étude de 25 districts dans 12 états principaux (et Goa) révèlent que les chiffres se rapportant au fonctionnement de routine présentés par les gouvernements des états étaient grandement exagérés, probablement pour donner satisfaction aux autorités nationales. En vérité ceci ne devrait pas nous surprendre. Les données avaient pareillement été truquées auparavant, lorsque le gouvernement avait, avec ou sans subir de pressions de l'étranger, imposé par le biais des départements sanitaires des états, peu enthousiastes et peu performants, des programmes mal conçus, technocentriques, sélectifs et limités dans le temps (par exemple, le planning familial) (GOI, 1987 b ; Bose, 1988: 10 ; Bassu et coll., 1979) ainsi que les tentatives antérieures d'éradiction de la variole (Basu et coll., 1979).

Le Conseil Indien de la Recherche Médicale à qui l'on demanda d'effectuer une évaluation interne du PVU, se limita à évaluer la disponibilité des approvisionnements et des équipements dans 196 centres de santé primaires situés favorablement à proximité des bureaux centraux des districts. Un résumé publié par ce même Conseil révélait de nombreuses failles du PVU. Apparemment, les autorités désiraient tellement occulter ces faits qui remettaient en question leurs grandes déclarations sur les « progrès impressionnants », que quelqu'un d'extérieur comme moi n'a pu consulter le rapport dans sa totalité, malgré mes demandes répétées.

Toutefois les autorités instituèrent un Comité National Indépendant d'Évaluation du PVU, sous l'égide de l'Institut National de la Santé et de la Famille, neuf mois avant que le programme n'arrive à son terme, en juillet 1989. Ce Comité Indépendant a publié des données convaincantes qui confirment les pires pressentiments de plusieurs spécialistes en 1984, 1983 et 1986 (Banerji, 1984 ; Grodoset de Bethune, 1983  Banerji, 1986) (voir « Le PEV en Inde », p. 21).
Dans les états regroupant plus de la moitié de la population du pays, moins d'un cinquième des enfants concernés avaient reçu les vaccinations complètes contre les cinq maladies : le taux de couverture chuta aux niveaux les plus bas dès que la rougeole fut ajoutée comme sixième maladie (Banerji, 1989). Même si l'on considère les États les plus performants, qui ne représentent qu'une toute petite partie de la population totale, le taux de couverture n'atteignit pas les 83% escomptés. Il oscilla entre 70 et 83 %. En outre, ces états (par exemple le Kérala, l'Himachel  Pradesh et Goa) connaissaient déjà de faibles taux de mortalité et de morbidité et l'impact de la couverture vaccinale y est donc très limité.
Le taux de couverture fut incroyablement bas précisément dans les états qui étaient supposés présenter une forte incidence de maladies. Ces mêmes états, de plus, enregistraient des chiffres très bas en ce qui concerne l'alphabétisation des femmes, le revenu par habitant, les fonds destinés aux services de santé et de mauvaises performances dans leur gestion. La Mission Technologique avait commis une sérieuse erreur en ne tenant pas compte des différences flagrantes existant dans la gestion et l'infrastructure des services de santé des états et en imposant un « modèle central » pour tous les états.
Elle fut probablement éblouie par les fortes pressions commerciales des agences internationales, de pays riches, individuellement, et des organisations internationales bénévoles, telles que le Rotary International et la Fondation Rockfeller. »

Pr Banerji

Extrait de « Crash of the Immunization Program », 15 janvier 1990

Note : Les textes du Pr Banerji sont traduits à partir de l'anglais et nous vous prions d'excuser certaines lourdeurs de style, par fidélité excessive au texte original.

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