01 septembre 2020 - La polio au plus haut depuis dix ans à travers le monde

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La polio au plus haut depuis dix ans à travers le monde

Par Lise Barnéoud - 01 septembre 2020

Le Monde

Malgré la certification par l’OMS de l’éradication du virus sauvage de la poliomyélite en Afrique, la maladie est repartie à la hausse – 423 cas à fin août –, profitant de l’arrêt des vaccinations durant la pandémie de Covid-19. 
Par Lise Barnéoud  Publié le 1er septembre 2020 à 18 h 30 - Temps de lecture 5 min. 
Dans toutes les courses de fond, il faut de petites victoires intermédiaires. Pour tenir la distance. En voilà une qui marquera l’interminable marathon vers l’éradication de la poliomyélite : l’élimination du virus sauvage du continent africain, « l’une des plus grandes réalisations de santé publique de notre temps », a déclaré le directeur général de l’OMS, Tedros Adhanom Ghebreyesus, le 25 août. C’est la cinquième région du monde à obtenir ce sésame, après les Amériques en 1994, le Pacifique occidental en 2000, la région européenne en 2002 et l’Asie du Sud-Est en 2014.
 « C’est un succès considérable, surenchérit Michel Zaffran, directeur du programme d’éradication de la poliomyélite à l’OMS. Les derniers cas repérés en 2016 se trouvaient au Nigeria, dans les zones contrôlées par Boko Haram. Nous avons réussi à répondre rapidement, dans des conditions très difficiles, pour empêcher le virus de se répandre de nouveau. » Désormais, il ne circule plus que dans deux pays : le Pakistan et l’Afghanistan.
Racontée ainsi, la victoire, même intermédiaire, paraît magnifique. Mais la réalité sur le terrain est beaucoup plus sombre : au 27 août, 423 cas de paralysie poliomyélitique étaient déjà recensés dans le monde, contre 134 à la même période l’an passé. Et encore, « à cause de la pandémie de Covid-19, la surveillance dans certains pays est affectée, le bilan pour 2020 est probablement sous-estimé », souligne Michel Zaffran. Celui-ci risque ainsi de nous replacer au niveau des années 2010, lorsque le nombre de cas annuels dépassait les 600…
Comment comprendre un tel bilan ? Comment expliquer les 200 cas de paralysie en Afrique, dont 13 récemment rapportés au Soudan, alors que l’OMS vient d’annoncer l’éradication du virus sur ce continent ? Ces cas ne sont pas liés au virus sauvage de la poliomyélite, mais à des souches de virus issus des vaccins oraux.
Effet collatéral
Les virus contenus dans les formulations orales du vaccin Sabin (du nom de son inventeur) ont certes été atténués en laboratoire, mais ils n’en restent pas moins vivants. Au départ, cette caractéristique représentait un immense avantage : en déclenchant une production d'anticorps directement dans les intestins, ce vaccin permet de neutraliser le virus dès son entrée dans l'organisme, empêchant non seulement la paralysie, mais aussi sa transmission. Le vaccin Salk, utilisé en France, contient, quant à lui, des virus tués, injectés en intramusculaire. Insuffisant pour entraîner cette immunité dite mucosale, à l'intérieur des intestins. D'où l'utilisation du vaccin oral dans les pays où le virus circule encore, dans une perspective d'éradication. 
Mais il y a un revers à la médaille : ces virus vaccinaux atténués peuvent retrouver, au hasard de mutations génétiques, leur virulence d'antan et se mettre à circuler dans l'environnement. Autrefois alliés, ils deviennent dès lors ennemis. Depuis 2017, ils entraînent chaque année plus de paralysies que leurs cousins sauvages. 
Pour limiter cet effet collatéral dramatique, l'OMS a retiré la souche 2 de toutes les formulations orales en 2016. Cette souche est en effet responsable de la plupart des cas de paralysies, car elle mute beaucoup plus facilement que les autres. En outre, elle n'existe plus à l'état sauvage : il n'y a donc plus de raison de continuer à s'en protéger. Las, les poliovirus, même atténués en laboratoire, sont coriaces et survivent longtemps dans l'environnement. Cette souche 2 a ainsi continué à circuler. En 2017, elle paralysait encore une centaine de personnes non ou insuffisamment immunisées, notamment les bébés nés après 2016 n'ayant pas reçu d'autres vaccins que les formulations orales. Pour éteindre ces flambées épidémiques, il a fallu ressortir un vaccin oral contenant uniquement la souche 2, participant à sa diffusion dans l'environnement… Et le problème n'a fait qu'empirer.
Il faut ajouter à ce tableau noir l'effet Covid. En raison de la pandémie mondiale, 62 campagnes de vaccination dans deux pays ont été suspendues. La plupart n'ont pas encore repris. Ainsi, 100 millions de doses de vaccin n'ont pas pu être administrées, laissant environ 60 millions d'enfants non ou insuffisamment immunisés, selon l'OMS. « Nous avons fait une modélisation de l'évolution de la situation en l'absence de campagnes de vaccination : elle montre une augmentation exponentielle des cas si aucune campagne n'est conduite », avertit Michel Zaffran. 
Le virus sauvage en profite au Pakistan et en Afghanistan, faisant déjà 102 victimes en 2020, dont 70 depuis l'arrêt des campagnes de vaccination, fin mars. Les prélèvements dans les eaux usées et rivières de la région montrent également une circulation accrue du virus, avec pas moins de 320 échantillons positifs à la souche 1, la dernière des trois souches du virus à circuler encore dans le monde (les souches sauvages 2 et 3 ont été officiellement éradiquées, respectivement en 2015 et 2019). De même, la souche 2 vaccinale a déjà touché 306 personnes cette année, en Afghanistan, au Pakistan, mais aussi au Tchad, au Soudan, en République démocratique du Congo, en Côte d'Ivoire… 
Un nouveau vaccin oral 
L'espoir repose désormais sur un nouveau vaccin oral plus stable génétiquement. « Les essais cliniques de phase 1 et phase 2 montrent que ce vaccin est sûr, qu'il déclenche la production d'anticorps dans 100 % des cas et qu'il ne perd pas son atténuation, une fois excrété dans les selles », détaille Pierre Van Damme, directeur du centre d'évaluation de la vaccination à l'université d'Anvers, qui développe ce vaccin en coopération avec d'autres experts internationaux, avec l'appui de la Fondation Gates. Là aussi, la Covid-19 a retardé les choses. Mais désormais, tout est prêt : l'industriel Biopharma, en Indonésie, assure sa production et « l'OMS est en train d'éplucher toutes les données pour l'utiliser dans le contexte d'une autorisation d'urgence, dès la fin du mois de septembre », annonce Michel Zaffran. 
Après cinq années à la direction du programme polio de l'OMS, cet ingénieur français, frère de l'écrivain Martin Winckler, part en retraite dans quelques mois. « Je suis déçu de ne pas partir dans une situation plus favorable au programme, regrette-t-il. Toutefois, d'énormes progrès ont été accomplis et le nouveau vaccin sera sans doute utilisé avant mon départ : peut-être pourrons-nous alors avoir en vue la fin des épidémies liées à la souche vaccinale de type 2. » Sa grande déception ? L'absence de contribution financière de la France dans ce programme depuis 2009. Un programme qui a déjà coûté quelque 16 milliards de dollars (13,5 milliards d'euros) et qui nécessite encore 4,2 milliards pour relever « les derniers défis » avant l'éradication, espérée désormais en 2023.

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